"Né un mardi" - Elnathan John

"On n'est pas méchants. Quand on se bat, c'est parce qu'on n'a pas le choix. Quand on cambriole des petits magasins à Sabon Gari, c'est parce qu'on a faim, et quand quelqu'un meurt, eh bien, c'est la volonté d'Allah".

Elnathan John nous fait suivre le parcours de Dantala -"né un mardi" en haoussa-, jeune garçon dont on ignore l'âge exact, mais que l'on devine au début de l'adolescence. A la fin de son cursus à l'école coranique où l'avait envoyé son père, mort depuis, il n'a pas regagné son lointain village, préférant intégrer une bande de gamins des rues, dont les membres fument de la wee wee, commettent de petits larcins et participent à diverses opérations pour le compte du Petit Parti qui prépare les prochaines élections. Ces dernières étant remportées par le Grand Parti, des émeutes s'ensuivent, décimant les rangs du groupe. Dantala s'enfuit à Sokoto, la grande ville voisine, qu'il quitte brièvement pour rendre visite à sa Umma -sa mère- qu'il retrouve enfermée dans le mutisme traumatique qu'a provoqué la mort de ses deux petites filles dans de récentes inondations. A son retour à Sokoto, il est pris sous l'aile d'un imam salafiste, qui apprécie sa soif d'apprendre et sa maîtrise de l'arabe. 

Au cours des années qui suivent, il fait l'apprentissage de l'amitié, de l'amour, mais aussi de la cruauté et de l'obscurantisme. 

"Né un mardi" se déroule dans le nord du Nigéria, où la population, miséreuse, à majorité musulmane, survit dans des conditions précaires. On est bien loin de la bourgeoisie de Lagos, dont on a notamment pu faire connaissance avec "Americanah", le roman de Chimamanda Ngozi Adichie. La violence y est omniprésente, et la vie fragile, soumise au manque d'eau, de nourriture, aux caprices d'un climat rarement bienveillant, aux dangers nés des dissensions politiques ou religieuses créant une insécurité permanente, et à la brutalité qui d'une manière générale, régit les rapports entre les êtres. 

Dantala est un garçon intelligent mais que sa jeunesse rend un peu naïf. Il s'exprime avec un détachement parfois glaçant, sous lequel surgissent, à l'occasion de l'évocation d'un cauchemar, d'une angoisse sourde dont il peine à identifier les causes, ses peurs, ses peines, son incompréhension face à l'injustice du monde, dont il s'accommode plus ou moins en s'appuyant sur la conviction qu'Allah décide de tout et qu'il sait ce qu'il fait, s'attachant à lire, au-delà de leurs actions, l'intention dans le cœur des hommes...

"Parfois j'aimerais savoir pourquoi Allah fait Ses choses. Pourquoi Il laisse de bonnes personnes se faire tirer dessus et les mauvaises personnes avoir des talents comme le pouvoir d'émouvoir les foules, de convaincre les gens et de faire pleurer des hommes adultes. C'est Sa terre."

Récupéré, dans son errance, par des adultes pétris d'intolérantes certitudes, il manque de repères pour accueillir avec naturel les métamorphoses de son corps adolescent, et les pulsions qu'elles provoquent, comme il manque de perspectives pour se détacher des dogmes dans lesquels l'enferment son éducation religieuse (parfois assénée à coups de fouet) et les codes d'une société rejetant toute différence. C'est en écoutant sa sensibilité et en débridant sa capacité au raisonnement, qu'il parviendra à entendre sa propre voix, mais le prix à payer sera considérable...

J'ai eu le plaisir de faire cette lecture en commun avec Jostein : son avis est ICI.

Commentaires

  1. Réponses
    1. Probablement... la vision portée par le jeune Dantala sur la violence et les antagonismes qui l'entourent est à la fois touchante et très instructive.

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  2. Un roman dense et intéressant et un auteur à suivre. Merci pour cette lecture commune

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    1. Avec plaisir, merci à toi. Un auteur que je suivrai de près moi aussi.

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  3. je redoute encore de me plonger dans ce thème: intégrisme, obscurantisme...cela fait tellement la une des JT... Je voulais lire le roman du juge Trevidic mais c'est resté à l'état de projet. Je note quand même

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    1. Vu "de l'intérieur", je trouve cela différent, il y a une dimension humaine plus prégnante que dans les actus. Et c'est un auteur à découvrir, des nigérians, il n'y en a pas tant !

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  4. le thème a vraiment l'air intéressant. Merci pour cette découverte !

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    1. Oui, il l'est, et le regard porté par le héros sur son monde aussi, il traduit la difficulté à prendre du recul sur des dogmes inculqués dès l'enfance...

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