"L'anneau de la clé" - Hella S. Haasse

"Quelque chose veut être reconnu, exprimé, mais je ne sais pas ce que c'est. Ça se cache, quelque part, à la limite du subconscient."

Herma Warner, octogénaire, attend une place en maison de retraite, qu'elle devrait obtenir d'ici quelques jours. Elle reçoit alors la lettre d'un journaliste qui enquête sur Mila Wychinska, figure énigmatique et méconnue du combat pour l'indépendance indonésienne. Herma et Milla, toutes deux originaires de Batavia (qui deviendra par la suite Jakarta), où elles ont passé leur jeunesse, sont nées à la même époque : peut-être ont-elles eu l'occasion de se rencontrer ?

En réalité, Herma a fait bien plus que rencontrer Mila, puisque les fillettes furent amies. Mila s'appelait alors Dée Meyers. Issue de l'union, au XVIIème siècle, d'un marchand de la compagnie des Indes et d'une indigène, la famille Meyers, marquée par le métissage, comptait ainsi parmi ceux que l'on appelait les "Indos". La narratrice, bien que native des colonies, était quant à elle une néerlandaise pure souche. 
Elle aimait se rendre au domaine des Meyers, où l'élégance à la fois aristocratique et naturelle de la grand-mère de Dée côtoyait la rusticité discrète de la tante Noni, petite femme noiraude passionnée d'orchidées, et dotée de l'étrange capacité à discerner les fantômes peuplant le vaste jardin de la propriété familiale.

La lettre du journaliste a comme ouvert une porte dans l'esprit d'Herma, où affluent soudain ces souvenirs qu'elle y avait enfouis. Elle les évoque au gré d'une chronologie chaotique, les épisodes de l'enfance à Batavia se mêlant à ceux des drames qu'elle vécut par la suite : l'horreur de l'occupation japonaise des Indes néerlandaises pendant la seconde guerre mondiale, à l'occasion de laquelle elle perdit ses parents, ou encore la disparition, des années plus tard, de son mari Tjeerd, capturé par des rebelles lors d'un séjour en Indonésie (le couple vivait alors depuis la fin de leurs études aux Pays-Bas)...

Elle s'attarde plus précisément sur sa relation à Dée, mettant en évidence, avec le recul des années, les différences qui ont fini par les éloigner. Très tôt, son amie a ressenti avec acuité la discrimination tacite mais néanmoins réelle subie par les métis au sein de la bourgeoisie à laquelle elle appartenait. Son attitude critique à l'égard de la société coloniale, puis, d'une manière plus générale, son empathie envers tous les opprimés, la poussa par la suite à choisir le camp des activistes. Devenue adulte, Herma ne la reverra qu'à des rares occasions, mesurant alors la distance instaurée, aux yeux de Dée, et en dépit de leur enfance commune, par leurs origines respectives.

Faire ressurgir de sa mémoire ces éléments de son passé, admettre sa part de responsabilité sur certains événements qu'elle avait jusqu'alors préféré oublier, a sur la narratrice un effet à la fois douloureux et salvateur.

"L'anneau de la clé" balaie ainsi par bribes, à travers les destin des deux héroïnes, depuis les années trente, cinq décennies d'histoire indonésienne et de mutations sociétales qui mèneront le pays à l'indépendance. J'utilise sciemment le verbe "balayer", parce qu'il traduit le sentiment de superficialité que m'a procuré cette lecture. La relative brièveté du roman, alliée à la richesse de son contexte et à l'amplitude de la période abordée, ne permet pas un traitement abouti de l'intrigue et de ses personnages, dont la plupart semblent n'être qu'effleurés.

Dommage, parce que j'ai néanmoins trouvé très intéressant de découvrir ce petit fragment d'un monde méconnu.

J'ai lu ce titre dans le cadre de l'activité Lire le monde, organisée par Sandrine. D'autres billets sur Hella S. Haasse sur la page Facebook du groupe.

Commentaires

  1. Je suis tentée, malgré sa brièveté. L'Indonésie - et plus généralement l'histoire des colonies en Asie - m'intéresse beaucoup.

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  2. je m'attendais à une pépite Babel (comme tant d'autres) mais je vais passer, je crois.

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  3. Ah dommage, les thématiques me parlaient beaucoup, ça avait l'air très prometteur.

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