"Au cirque" - Patrick Da Silva

"... on était une engeance ni bien catholique ni bien républicaine".

Un couple nu dans une grange... 
La femme est morte pendue. 
Le mari, encore vivant, a la langue et les organes génitaux tranchés, les yeux crevés. 
La chambre des parents a été dévastée. 
Le collier de la mère a disparu.
C'est la plus jeune de leur fille, la simplette, qui les a trouvés. C'est la seule de leurs enfants qui vivait encore avec eux.

Voilà les éléments à partir desquels est menée une étrange enquête, orchestrée par un narrateur omniscient et virtuel, qui compose avec la voix des trois autres enfants -adultes- du couple une non moins étrange déposition. 

Le passé de la famille s'y reconstitue peu à peu, par bribes...
L'enfance débridée, dans le grand domaine terrien et déliquescent hérité des grands-parents maternels. L'argent qui manquait en permanence.
L'absence du père, durant les quinze ans qu'il a passé en prison, pour un motif qu'a toujours dissimulé la mère, qui faisait passer son époux pour un héros. 
Le rejet et les insultes, dans la cour d'école, les "fils de boche", les "aristos", les "mécréants"... si bien que la mère a fini par les instruire à la maison, les isolant encore un peu plus du reste du monde.  
Le retour du père, que seule la plus jeune a accepté.
"Un jour elle est revenue avec le pater putatif, elle l'a installé, intronisé seigneur de son plumard mais ce faisant, hélas, seigneur itou de nos pénates"
Les enfants se livrent parfois à un jeu de rôle pour recréer des scènes, des dialogues vécus avec la mère, faisant resurgir les rivalités, les mensonges, les tensions. Au gré des voix qui se succèdent en courts paragraphes, le lecteur est immergé dans un huis-clos rendu oppressant par la lancinance avec laquelle les faits sont martelés, répétés.

A la tension ainsi provoquée se mêle une note tragi-comique apportée par le ton instillé au récit, curieuse et délicieuse osmose de gouaille et de raffinement, d'argot et de langage soutenu.
"J'entends correctement, là ? Mes esgourdes en font des leurs ! Me leurreraient-elles mes esgourdes ? Merci ! Vous m'avez dit merci ? A moi votre mère ? Votre mère à qui, quoique grâce à Dieu elles lui fassent défaut, vous brisez menu, depuis un mois, jour après jour les roubignoles ? Eh bien mon gars vous me la baillez belle !"
En témoignant de fragments de l'histoire familiale, les enfants du couple victime dévoilent progressivement les racines du secret innommable qui a conduit à l'issue tragique.

Un roman fort, original, au rythme enlevé, qui oscille entre conte macabre mais truculent et chronique atrocement ordinaire... à lire, évidemment !

Commentaires

  1. Ah oui ça a l'air franchement original (et donc ça pourrait me plaire). Je ne pensais pas m'arrêter là-dessus en lisant le postulat de départ, mais les extraits et la construction narrative me parlent bien.

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    1. Oui, je pense aussi que cela pourrait te plaire, en fait j'en suis même sûre !

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  2. Sur ma pile ! Je sens que c'est pour moi tout ce tragique là !

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    1. Oui, oui, oui, c'est pour toi, du glauque déroulé dans une langue réjouissante !

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  3. Très tentant en effet... Quand j'ai acheté "Minuit en mon silence" du même éditeur, ma libraire m'a parlé de ce texte avec beaucoup d'enthousiasme. ça devrait me plaire...

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    1. Je pense aussi, l'écriture est savoureuse !

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  4. J'aime beaucoup ton avis, qui rend très bien le contenu du livre :) Merci pour ce billet !

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