"Ce lieu sans limites" - José Donoso

Ténébreux destins.

Voilà à quoi tient, entre autres, le talent d'un auteur : parvenir, même dans la brièveté, à faire croire au lecteur qu'il connaît ses personnages depuis toujours, et l'engloutir avec force, le temps d'une courte parenthèse, dans le présent de son récit.

La méthode de José Donoso, pour y parvenir, consiste en une immersion certes un peu brutale, mais efficace. Projeté dans la grisaille profuse de son univers glauque et désespéré parfois traversé d'une lueur fugace témoignant de l'expression des espoirs ou des rares joies de l'humanité qui y croupit, on est immédiatement englué dans son atmosphère poisseuse.

El Olivo est de ces villages que l'on dirait coincé au fond d'une impasse, un trou oublié du monde où même les trains ne passent plus, dont les masures s'enfoncent dans une terre boueuse et instable, un lieu peuplé de figures que leurs caractéristiques rendent presque caricaturales et irréelles, emblématiques du rôle qu'elles jouent au sein de ce microcosme.

Don Alejo y tient celui du propriétaire terrien riche et puissant. Il règne sur ses hectares de vignes et sur les habitants du village en brandissant, selon ses interlocuteurs, promesses ou menaces, appuyant son emprise et camouflant son autoritarisme par une attitude paternaliste et bon enfant que vient contredire la présence des deux chiens de combat qui l'accompagnent en permanence.

Pancho Vega, l'enfant terrible du pays, dont le père fût un fidèle employé de Don Alejo, a d'ailleurs fait les frais de la froide colère de ce dernier, suite à ses difficultés à honorer les traites du prêt que le vieux lui a consenti pour acheter le camion de sa petite entreprise de transport. Son retour à El Olivo après un an d'absence, plonge dans une effervescence fiévreuse et angoissée l'une des occupantes du bordel du village, Manuela.

Car la dernière fois qu'il est venu, elle a dû subir, de la part de Pancho et de ses compères, vexations et bousculades à l'issue d'une soirée abondamment arrosée. Il faut dire que Manuela suscite chez les hommes des sentiments ambivalents... A la fois homme et femme, s'imaginant flamboyante dans sa vieille robe de flamenco miteuse, alors qu'elle est vieille, étique et édentée, elle inspire la pitié autant qu'elle suscite les moqueries, et provoque chez certains une attirance coupable qui dégénère en violence. Son association, à la tête du triste lupanar d'El Olivo, avec La Petite Japonaise, est de prime abord surprenante. Car autant Manuela exsude le désespoir, le besoin d'amour et de fantaisie, autant La Petite Japonaise, malgré sa jeunesse, gère le taudis que sa mère lui a laissé en héritage avec une rigueur et un sérieux inébranlables.

Les incursions dans le passé ponctuant la tragédie qui se joue dans "Ce lieu sans limites" nous éclairent peu à peu sur les troubles connexions qui lient ces êtres, les ressentiments qui les animent, les traumatismes à l'origine des angoisses qui les étreignent. Les voix mêlées de divers narrateurs forment un flux lourd de tension, oppressant, évoquant la ténébreuse perdition de leurs âmes...

A lire...


>> Deux autres titres pour découvrir José Donoso :
L'obscène oiseau de la nuit, un incontournable...

Commentaires

  1. Je ne connaissais pas cet auteur mais ton billet donne bien envie de le découvrir. En plus, quand on a lu au moins 3 livres d'un auteur, c'est qu'il a quelque chose, même s'il ne fait pas toujours mouche, du coup ça m'intrigue. Je suis allée voir ton billet sur L'obscène oiseau de la nuit, j'ai l'impression que c'est celui-là qu'il faudrait que je découvre en premier. Ton enthousiasme était bien convaincant, et puis bon, un roman insolite, je note, forcément !:-)

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    1. Ah, L'obscène oiseau de la nuit est sans doute l'une de mes lectures les plus marquantes. Je ne te cache pas que ce roman est très particulier, et pas facile à lire, mais une fois que l'on a pénétré dans son univers ténébreux et dément, l'expérience est intense !!

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  2. Ys et toi étiez d'accord sur L'obscène oiseau de la nuit, voilà donc deux raisons qui vont me faire franchir le pas vers cet auteur inconnu, mais dans une période où je pourrais prendre le temps de l'immersion attentive ...

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    1. Sinon, tu peux commencer par celui-là : il est court, et cela donne une petite idée du genre d'atmosphère que Donoso est capable d'instaurer...

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