"No home" - Yaa Gyasi

Épopée générationnelle.

Le fil narratif du roman de Yaa Gyasi suit le principe de la lignée. Les destins parallèles des deux héroïnes qui ouvrent le récit introduisent la succession de ceux de leurs descendants respectifs, l'histoire de chaque génération s'interrompant -parfois brutalement- pour laisser place à la suivante, le lecteur étant alors parachuté à plusieurs années de l'épisode précédent. Une structure au départ un peu déroutante, qui nous oblige à faire régulièrement nos adieux aux héros avec lesquels on venait de se familiariser...

Cela commence avec Effia et Esi, sur le territoire de la Côte de l'or (l'actuel Ghana) où, en cette seconde moitié du XVIIIe siècle, la traite négrière est à son apogée, anglais et autres européens pouvant compter sur la coopération des tribus autochtones pour les fournir en "marchandise" constituée des prisonniers faits à l'occasion de guerres ethniques.
La première, née une mystérieuse nuit d'incendie, est mariée au gouverneur blanc de Cape Coast suite aux manigances d'une mère pressée de se débarrasser de cette fille qu'elle croit maudite. La seconde est capturée lors d'une attaque contre son village par un clan rival, et est vendue comme esclave. Avant d'échouer dans les cales d'un navire puis sur une plantation américaine, elle est entassée avec ses sœurs de malheur dans les cachots du fort de Cape Coast.
Les deux jeunes femmes, qui n'auront pourtant jamais l'occasion de se rencontrer, sont liées par une ascendance commune et secrète en la personne de Maame, leur génitrice, qui dût chacune les abandonner dans des circonstances tragiques.

Des deux côtés de l'Atlantique, où nous suivons jusqu'à aujourd'hui l'évolution des lignées d'Effia et Esi, chaque génération apporte sa contribution au processus d'émancipation qui mettra fin à l'esclavage et au joug colonial. Ce sont trois siècles d'histoire que nous fait ainsi traverser Yaa Gyasi, trois siècles d'infamie aussi, de barbarie et de souffrances, écrits à l'aune des répercussions sur ses victimes de ce crime contre l'humanité que constitue l'esclavage. De l'exploitation d'une violence à peine imaginable de ces êtres arrachés à leurs terres, à leurs racines et leurs familles, à la ségrégation dont l'Amérique, aujourd'hui encore, ne parvient à complètement s'affranchir, en passant par les vexations, l'injustice, les combats qu'il a fallu mener pour faire reconnaître leur condition d'hommes, tous ses héros sont comme enserrés dans les bras de cette Histoire.

Si le choix narratif de l'auteur peut dans un premier temps déstabiliser, sa pertinence est finalement évidente. Car au-delà de l'intérêt historique que présente son intrigue, il permet à Yaa Gyasi d'évoquer avec subtilité les enjeux de la transmission. Celle d'un traumatisme collectif, qui se répercute sur plusieurs générations, en déterminant le destin des individus, comme celle des obsessions, des cauchemars, des folies, même, qu'il laisse en héritage.

Elle déploie sa saga d'une écriture presque sèche, factuelle, et sans doute est-ce là encore un choix judicieux de sa part. Plutôt que de tenter un roman choral, avec les écueils que cela implique, elle se fait ainsi l'unique porte-parole de toutes ces voix auxquelles sa propre tessiture donne une cohésion.

Une idée piochée chez Miss Sunalee.

Commentaires

  1. Je suis contente que tu as aimé !

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    1. Merci encore pour le conseil... oui, j'ai beaucoup aimé. J'ai été un peu déstabilisée au départ par la froideur du style, mais comme je l'écris à la fin de mon billet, j'ai compris qu'il s'agissait finalement d'un choix pertinent de l'auteur.

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  2. Il est dans ma PAL ! J'avais noté qu'il était un peu dans la lignée de Americanah que j'avais beaucoup beaucoup aimé.

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    1. Je viens justement de finir Americanah... Une coïncidence (ou une volonté inconsciente ?) a fait que j'ai lu dernièrement plusieurs romans ayant pour thème l'Afrique et/ou l'esclavage. Il y a eu le Dongala, No Home et Contrenarrations, (ces deux derniers, dans deux styles bien différents, ayant comme point commun de brosser un tableau de la condition noire aux Etats-Unis en traversant les âges) et donc Americanah, où là aussi, on se retrouve alternativement des deux côtés de l'Atlantique... ce qui distingue Americanah de No Home, c'est que c'est un récit intimiste, plus dense, du fait qu'il est centré sur un seul personnage et une seule époque. Mais j'ai aimé les deux.

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  3. Il me semble qu'on en a finalement peu entendu parler alors que les critiques sont toujours très positives.

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    1. C'est vrai, et c'est bien dommage, car c'est un roman qui s'il est au départ un peu déroutant, finit par se révéler passionnant..

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