"Crépuscule du tourment" - Léonora Miano

"Sous ces latitudes où le ciel n'est ni un abri ni un recours, être femme, c'est mettre à mort son cœur".

C'est un chœur de femmes, composé de quatre voix qui interpellent un homme, un absent : celles de sa mère, de sa future épouse, de son ex amante et de sa sœur. Mais à travers les confidences, les explications, les réminiscences qu'elles expriment à son attention, ce sont surtout elles-mêmes qu'elles dévoilent, leurs faiblesses, les craintes qui les oppressent ou les paralysent, les désirs qui les portent et les fortifient, et surtout leurs espoirs...

Ces femmes ont grandi dans un monde de violence, héritières d'une histoire qui a annihilé la vision du monde portée par leur peuple. Elles ont subi les conséquences d'antagonismes dont elles ont presque toujours été les perdantes...
Antagonisme Nord-Sud, les triomphants nordistes, ces "leucodermes" comme l'une d'elles les désignent, ayant à coups de mépris, de fouets, de rééducation forcée, imposé leur culture, leur religion, leurs mœurs. Les femmes ont dû faire taire leurs voix, et dissimulé leurs corps, au nom de la rigide et puritaine morale judéo-chrétienne importée par l'occupant.
Antagonismes générationnels, nourris d'incompréhension et d'incommunication, les jeunes reniant les traditions, forts d'un mépris envers ces aînés qui se sont laissés exploiter, piller...
Antagonismes de castes, les ascendances déterminant une existence, vouant la "mal-née" à un perpétuel rejet... 

Ayant grandi dans une société patriarcale, où la religion servait de prétexte à les asservir, les reléguant au rôle de mère et, éventuellement, d'épouse (à condition d'être soumise), elles ont, pour certaines d'entre elles, parfois peiné à définir leur identité, à assumer leur désirs profonds, à s'imposer comme des êtres à part entière, responsables de leur destin et de leurs choix.

Pour autant, elles ne sont ni dans la rancœur, ni la victimisation. Elles sont en quête de chemins pour se réaliser en toute sincérité avec elles-mêmes, et cette quête passe par des retrouvailles avec leurs origines et cette africanité perdue, avec ses croyances, son idiome, ses traditions séculaires, les liens qu'elles tissaient entre les êtres, hommes et femmes. Renouer avec le sacré, hors des diktats religieux d'hier ou d'aujourd'hui, pour pouvoir bâtir leur propre modernité, imaginer un avenir réconciliant l'essence du peuple africain et les aspirations de ses représentants de la jeune génération.

L'accomplissement de leur féminité, indissociable de leur épanouissement en tant qu'individu, est aussi intimement lié à l'acceptation de leur sexualité, quelle que soit la forme que prennent leurs désirs.

Les événements de la nuit d'orage qui provoque leur monologue intérieur, en déliant leurs pensées, leur remettent en mémoire les bases d'une solidarité sororale, indispensable à leur survie dans une société inique, indispensable enfin, à la réparation de leurs souffrances.

Les avis sur ce roman découverts à l'issue de ma lecture évoquent régulièrement sa langue difficile à aborder, et une complexité parfois décourageante. Je me suis alors souvenue qu'en effet, l'entrée dans "Crépuscule du tourment" peut sembler abrupte, voire absconse... mais l'écriture de Léonora Miano, érudite, sensible, éloquente, s'apprivoise peu à peu, et finit par vous envoûter au point de vous faire complètement oublier ces débuts laborieux. 

Commentaires

  1. J’aime parfois lire ce genre de texte, un peu compliqué… Surtout si le livre n’est pas trop long. Combien de pages ce livre contient-il ? Merci.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Il en compte environ 280, plus un glossaire de 3/4 pages, dans lequel l'auteur explique certains termes qu'elle utilise dans son récit. Mais l'important c'est qu'il ne m'a pas paru long : une fois passée l'adaptation aux premières pages, arrive un moment où le texte se déroule non pas tout seul, mais avec plus de facilité... je pense que tu n'aurais pas trop de mal à t'y plonger, compte tenu de lectures parfois complexes auxquelles tu te livres...

      Supprimer
  2. Je lis souvent de belles choses à propos de cette auteur, mais je ne suis pas certaine d'apprécier ses textes. Son écriture d'abord, mais aussi ces thématiques féminines qui souvent peinent à m'intéresser...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je peux comprendre que l'on n'accroche pas à son style un peu abrupt... peut-être faudrait-il que tu fasses un essai avec un de ses textes courts..

      Supprimer
  3. Il m'attend, tu me donnes envie de le remettre en haut de ma pal.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. J'espère qu'il te plaira autant qu'à moi..

      Supprimer
  4. Quand il est question de la place des femmes, j'ai toujours envie de me lancer... Et j'aime aussi que certains textes plus complexes nous résistent un peu.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Alors "Crépuscule du tourment" a tout pour te plaire !

      Supprimer
  5. cette complexité décourageante... me freine justement ! Mais j'aimerais découvrir cet auteur.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Dans la mesure où il s'agit là du premier titre que je lis de cette auteure, je ne saurais te conseiller, mais je suis persuadée que tu trouveras ton bonheur sur d'autres blogs...

      Supprimer
  6. Je me permets Ingannmic ? je n'ai pas lu ce titre mais quand même pas mal de la même auteure pour pouvoir dire que ce n'est pas la thématique des femmes qui parcourt son oeuvre, mais celle de l'oppression. Elle a une écriture peut-être un peu abrupte au premier abord, mais qui finit par envoûter comme tu le dis, ni poétique, ni polémiste, mais, indirecte, elle vise diablement juste en contournant toute facilité. Je conseille à tout le monde qui veut découvrir cette auteur de lire le discours qu'elle a prononcé à l'occasion de l'inauguration du mémorial de l'esclavage à Nantes. Je n'étais pas présente, hélas, mais je pense que certaines frimousses politiques ont dû grincer des dents !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je lirai volontiers ce discours. Je suis d'autant plus sensible à cette thématique qu'ayant pour voisin Karfa Diallo, Président de la Fondation du Mémorial de la Traite des Noirs, j'ai régulièrement l'occasion d'être tenue informée de toutes les manifestations en lien avec la mémoire de l'esclavage, et des difficultés à porter cette thématique auprès de certaines communes (il a eu toutes les peines du monde à faire apposer sur les quais de Bordeaux, ville négrière s'il en fût, une misérable plaque en hommage aux victimes de la traite des noirs).

      Supprimer
  7. J'en ai entendu parlé, et le titre même est magnifique, totalement imagé. Je le note aussi dans ma wish list !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Le titre est d'ailleurs à l'image de l'ensemble du texte, dont l'écriture est très travaillée, très poétique.

      Supprimer

Enregistrer un commentaire