"Mendiants et orgueilleux" - Albert Cossery

Éloge de la misère.

Avec "Mendiants et orgueilleux", Albert Cossery nous introduit dans une cour des miracles peuplée de personnages hauts en couleur, à la fois misérables et magnifiques.

Gohar a laissé derrière lui son existence confortable de professeur d'histoire et de littérature pour vivre dans le dénuement le plus total, entre les murs d'une chambre minuscule d'un quartier populaire du Caire. Détaché de toute contingence matérielle, il est ravi de son choix, qui lui permet d'être enfin immergé dans ce qu'il considère comme la vraie vie, au contact d'individus souvent presque aussi démunis que lui, mais que leur énergie et leur joie de vivre rendent riches de trésors inquantifiables. Son unique rêve est désormais de partir vivre en Syrie, éden où il pourra s'adonner sans entrave à sa dépendance au haschich. En attendant, c'est le truculent Yéghen, pauvre diable d'une incroyable laideur, qui le pourvoit charitablement en cannabis.
On rencontre également dans ces pages un fonctionnaire aussi prompt à embrasser des causes humanistes qu'à les oublier, face au prosaïsme de la réalité, un policier que sa passion pour la beauté de certains jeunes hommes pousse à s'humilier devant un prétentieux fils de notable, un cul-de-jatte dont le succès auprès des femmes rend l'épouse maladivement jalouse...

Le monde dépeint par Albert Cossery grouille, de bruits, d'odeurs, de mouvements. Il en chante la gaieté et l'insouciance, vante les vertus de ceux qui savent ne pas se prendre au sérieux, loue la liberté que confère le détachement des biens matériels et de l'ambition sociale, mais aussi de toute idéologie.
Il rend ainsi un bel hommage à la vie, à son "absurde facilité". En plantant son récit au cœur des rues miséreuses du Caire, il nous montre comment elle jaillit avec d'autant plus de force et de générosité qu'elle se manifeste dans des détails a priori insignifiants, qu'elle s'exprime au travers de choses simples.

L'écriture à la fois précise et légère de l'auteur, les situations cocasses, la sagesse malicieuse des réparties de ses héros, qui dotent son roman d'une facture théâtrale, font de la lecture de "Mendiants et orgueilleux" un véritable moment de plaisir !

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