A venir ...

"Anima" de Wajdi Mouawad ;

"Les évaporés" de Thomas B. Reverdy ;

"Le jour des corneilles" de Jean-François Beauchemin ;

"La vierge d'Ensenada" de Gabriel Bañez ;

"Les oiseaux de Verhovina" d'Adám Bodor.

30/11/2016

"Les enfants de la veuve" - Paula Fox

"Je suis entrée dans la vie par effraction".

Dans ce quasi huis-clos familial, Paula Fox démontre sa capacité à décrypter les motivations cachées, inconscientes, des comportements humains, et la manière dont elles parasitent les relations entre individus.

Laura et Desmond Clapper sont à la veille d'un voyage en Afrique. Ils ont organisé dans leur chambre d'hôtel un apéritif pour les quelques proches venus prendre congé, avec lesquels ils iront ensuite dîner au restaurant. Quelques heures auparavant, Laura a reçu un appel de la maison de retraite où vivait sa mère, lui annonçant le décès de cette dernière, nouvelle qu'elle dissimule à l'ensemble des convives.

Parmi eux Clara, fille du premier mariage de Laura, fruit d'un cinquième avortement raté, confiée dès son plus jeune âge à sa grand-mère maternelle qui l'a élevée. Son oncle Carlos, homosexuel exubérant et paresseux, artiste raté, est également présent. Ed, un éditeur ami de Laura, complète cette assemblée.

Sous couvert des dialogues qui s'engagent entre les protagonistes, l'auteur tisse la toile complexe et subtile formée par les liens qui les unissent.
La relation mère-fille entre Clara et Laura est au centre de cette toile. La jeune femme, mal à l'aise, hantée par la solitude et le sentiment d'abandon que l'indifférence maternelle a ancré en elle, se montre laconique et discrète, comme déplacée et illégitime parmi les siens qui à font preuve, à l'inverse, d'exubérance et d'assurance. 

Les situations mises en scène sont ainsi prétexte à convoquer réactions subconscientes et arrières-pensées, à faire surgir les enjeux cachés des rapports entre les individus, à révéler les tensions et les rancœurs que la pudeur ou la bienséance incitent à taire, qui finissent par s'exprimer indirectement, par des attitudes et des réactions alors incompréhensibles pour autrui.

En dévoilant les fissures qui, derrière les façades domestiques, blessent les membres des familles, Paula Fox dote son roman d'un humour subtil mais acide, généré par la légère outrance avec laquelle elle pointe les défauts de ses personnages, sans toutefois tomber dans le piège de la caricature, qui les rendrait moins crédibles. La préciosité de Laura, sa condescendance, la conviction de sa supériorité, rythment les échanges avec une théâtralité qui met en exergue, par contraste, la retenue de sa fille.

Tout le sel des "Enfants de la veuve" tient dans ses dialogues, et toute sa profondeur réside dans l'analyse qu'en tire l'auteur, qui fait de ce titre un roman riche et intelligent.

>> Un autre titre pour découvrir Paula Fox : "Personnages désespérés".

26/11/2016

"L'homme qui a vu l'homme" - Marin Ledun

Silence... on torture.

Polar à l'intrigue impeccable, "L'homme qui a vu l'homme" est aussi et surtout un roman intelligent et audacieux, qui s'attaque à un sujet hautement tabou.

Pays Basque, fin janvier 2009.
Klaus vient de ravager le littoral et les terres du Sud-ouest français, et fait la une de tous les médias. Une distraction bienvenue pour les responsables de la disparition, une dizaine de jours plus tôt, de Joskin Sasco, qui n'ont pas intérêt à ce que des journalistes trop curieux enquêtent sur ses circonstances et ses motifs.

Iban Urtiz, malgré son patronyme et des origines vaguement basques (par son père, décédé lorsqu'il n'était encore qu'un enfant), est un "erdaldun", c'est-à-dire un étranger. Fraîchement débarqué de Savoie, il ignore les véritables raisons qui l'ont poussé à postuler pour le Lurrama, journal bayonnais, et à venir s'installer dans cette région dont, ainsi qu'il le réalise très vite, il ignore les codes, l'histoire et les mœurs. Troublé par ce qu'il découvre à l'occasion de ses investigations dans le cadre de l'affaire Sasco, ému par la sœur de ce dernier, fermement décidée à faire éclater la vérité sur la disparition de son frère, Iban persévère, jusqu'à l'obsession, et fait rapidement l'objet de menaces.

Marin Ledun nous entraîne dans un univers opaque, au cœur d'une guerre souterraine et qui tait son nom, où représentants de l'ordre et criminels partagent les mêmes méthodes. 

"L'homme qui a vu l'homme" sort de l'ombre ces commandos paramilitaires, héritiers des GAL (Groupes Antiterroristes de Libération espagnols, à la fois étatiques et clandestins, qui dans les années 80, opéraient contre le terrorisme), qui, associant mercenaires et policiers espagnols, pratiquent enlèvements, détentions arbitraires et tortures, sous prétexte de la menace que représente l'ETA. Sous couvert des accords de lutte anti-terroriste passés entre la France et l'Espagne depuis 2001, ils opèrent sur le territoire français en toute impunité, protégés par de haut fonctionnaires qui, des deux côtés de la frontière, s'accordent pour protéger et dissimuler leurs agissements.
La politique de communication menée en parallèle par les autorités, agitant les épouvantails du complot, d'une menace omniprésente, rend la voix des victimes inaudibles et leur volonté de réclamer justice sans recours. 

On se croirait presque dans un pays d'Amérique latine, pendant les années noires de répression... ce que suggère l'auteur semble dépasser l'imagination. Il s'inspire pourtant d'un fait réel récent et géographiquement proche de nous, celui de la disparition non élucidée du militant basque Jon Anza (pour en savoir plus, c'est entre autres ICI).

En choisissant comme personnage principal un néophyte de la question basque, Marin Ledun évite cependant le piège du manichéisme : si son héros est prêt à mettre sa vie en danger pour rendre justice à Joskin Sasco, victime d'une bavure commise par des individus sans légitimité judiciaire, il peine à comprendre, à l'heure de la mondialisation, le combat indépendantiste mené par ces militants "abertzale" pour ce morceau de terre coincé entre France et Espagne.

L'intrigue est par ailleurs pour l'auteur le prétexte à une réflexion plus générale sur le bien-fondé de l'utilisation de méthodes violentes en réponse à la violence, souvent incompatibles avec discernement et intégrité.

Se nourrissant d'une terreur à la fois masquée et invincible, "L'homme qui a vu l'homme" est un roman passionnant, glaçant, d'une implacable rigueur.

23/11/2016

"Ping-Pong" - Park Min-kuy

"Qu'est-ce qu'on va faire des cons."

Bénis soient la littérature et les écrivains, qui permettent ces incursions dans des univers que nous ne pénétreront probablement jamais en réalité, qui nous immergent dans l'intimité d'individus que nous n'aurions sans doute jamais eu l'occasion de croiser...

C'est un billet d'Yv', et ses promesses d'originalité, d'inattendu, qui ont suscité ma curiosité pour Park Min-kuy, auteur sud-coréen. Des promesses tenues par ce texte en effet surprenant.

"Ping-Pong" est le journal de Clou, collégien et surtout bizuth, ainsi qu'il se définit lui-même. Il forme avec Moaï, camarade de fortune, un "set", comprenez un "duo" : les deux adolescents partagent les coups, les humiliations, le racket, et peu à peu, une complicité tacite mais profonde. Souffre-douleurs de Ch'isu et de sa bande, Clou et Moaï sont de ceux que l'on ne remarque pas, qui subissent les diktats d'une poignée de dominants.

La découverte d'une table de ping-pong trônant au cœur d'un terrain vague donnent une nouvelle impulsion à la relation entre les deux garçons, le jeu devenant un moyen de communication, le catalyseur de leurs échanges. Et leur rencontre avec Secrétin, un français féru de tennis de table, le dote d'une dimension métaphysique : le ping-pong se fait métaphore de l'existence, planète à part entière, condensé de l'univers dans lequel se jouerait l'avenir de l'humanité...

Le propos, en lui-même insolite, est de plus servi par un ton singulier. Clou énonce vicissitudes et souffrance avec une lucidité analytique qui confère à son journal une distance qui rend son récit d'autant plus glaçant. Tous les faits, banals ou violents, sont évoqués avec précision, parfois avec crudité, mais sans excès d'éloquence, voire avec une espèce d'atonie. Ce décalage entre le fond et la forme génère de fait un humour grinçant, suscitant un certain malaise.

Associant dans ses raisonnements simplicité enfantine et acuité douloureusement mature, le narrateur s'interroge sur la possibilité et le sens du bonheur, d'un point de vue individuel aussi bien qu'universel. Ses doutes quant à la probabilité qu'il devienne un jour un adulte comme les autres, père de famille assurant la subsistance de son foyer grâce aux fruits de son travail, côtoient ainsi de régulières allusions au délitement du monde engendré par la pollution, la corruption, les inégalités.

Aussi, malgré des particularités stylistiques -onomatopées, ponctuation fantaisiste plaçant les virgules à contretemps, brièveté des paragraphes- qui font de Ping-Pong un texte vif, rythmé, il émane du journal de Clou une détresse profonde. Porte-parole de la majorité silencieuse, de ceux que l'on écrase et massacre comme s'ils n'existaient pas, l'adolescent, face au constat de la constance du mal et du non sens de la vie, est comme envahi d'un vide abyssal qu'il se sent incapable de combler.

"Ping-Pong" est un roman riche et déroutant, à propos duquel j'émettrai un unique (et léger) bémol : les incursions dans le surnaturel -là aussi inattendues- qui émaillent le dernier tiers du récit, à mon sens peu compréhensibles, m'ont laissée dubitative...

20/11/2016

"Le Club des Miracles Relatifs" - Nancy Huston

Signal d'alarme.

Je crois que ce que j'admire le plus, chez Nancy Huston, c'est sa capacité à se renouveler, à expérimenter -souvent avec succès- des genres divers.

Elle nous surprend ainsi, une fois encore, avec son dernier titre, roman atypique où s'entremêlent lieux imaginaires et références géographiques bien réelles, où les personnages évoluent dans un monde qui, s'il ressemble au nôtre au point de susciter un certain malaise, se présente en même temps comme le cauchemar résultant de tous nos excès.

Varian est un être différent. 
Originaire de l'île Grise, il est le fils tardif de Ross et Beatrix McLeod. Le couple vit dans une plénitude affective et morale que rien ne semble pouvoir troubler. Ce sont des gens simples, qui vivent de la pêche, comme la plupart des familles du village.
Manifestant dès son plus jeune âge une intelligence et une sensibilité hors normes, ne supportant ni le bruit ni la violence, Varian affirme en grandissant sa particularité. Sa frêle constitution, sa voix cristalline, sa soif irrépressible de savoir, font de lui un être à part, exclus. Il entretient avec son corps un rapport complexe, à la fois hanté par l'idée d'une pureté inatteignable, et obsédé par des pulsions sadiques qu'il assouvit par de fréquentes et compulsives séances de masturbation.
Si Ross est déçu par ce garçon si peu viril et asocial, qui ne mange ni viande ni poisson, Beatrix entretient avec son fils unique une connivence troublante.
Varian est adolescent lorsque la dégradation des ressources marines de l'île Grise pousse Ross à partir, comme tant d'autres avant lui, pour Luniville, où le gigantesque site d'extraction d'ambroisie de Terrebrute embauche à tour de bras une main d'oeuvre qu'elle exploite et empoisonne à petit feu. Beatrix et son fils restant sans nouvelles, le jeune homme rejoint à son tour la ville, univers étincelant aux formes lisses et tranchantes, où règne un froid intense et permanent, univers essentiellement masculin, dont la dureté et le désespoir, cumulés à la douleur de l'exil, imprègnent de violence les rapports entre les êtres.

"Le Club des Miracles Relatifs" est comme une alternance de tableaux, qui nous plongent en divers lieux et diverses époques, au cœur d'un bouillonnement déroutant, d'un puzzle où chaque élément prend peu à peu sa place. 

Au récit de l'enfance et de la jeunesse de Varian, succèdent...
... tantôt un auto plaidoyer vibrant, saccadé, brutal et maladroit, dans lequel le héros, s'adressant à un jury imaginaire, crie sa détresse, tente de faire comprendre son incapacité à s'adapter à ce monde déshumanisé, où le profit et l'ultra consommation sont devenus les dogmes au service desquels hommes et nature sont exploités à outrance, jusqu'à la destruction...
.... tantôt les scènes d'un présent cauchemardesque : Varian est emprisonné et torturé des jours durant, jusqu'au délitement de sa conscience, par les représentants des autorités de Luniville, qui le soupçonne d'appartenir à une organisation terroriste...
... tantôt des bribes de destins de femmes, que l'on quitte aussi brutalement que l'on a fait leur connaissance, souvent victimes elles aussi de cette folie qui semble s'être emparée des hommes, qui les violent et les brutalisent, les abandonnent...

Le récit est contemporain, mais se nourrit des craintes de Nancy Huston quant au possible futur que laisse entrevoir nos dérives, qui imagine ce que pourrait être notre société après le franchissement du point de basculement vers une annihilation du respect de l'humain comme de l'environnement, vers un mépris de la vie en général, au profit d'une course irréversible et effrénée servant les seuls intérêts d'une poignée de privilégiés.

L'écriture foisonnante, la langue souple et inventive de l'auteur, qui alterne les styles, passant d'une élégance poétique à la frénésie d'un langage fortement évocateur, font de ce roman un moment de lecture intense et troublant.

Et je vous laisse la surprise de découvrir ce que représente ce mystérieux Club des Miracles Relatifs...

>> L'avis de Krol.

Nancy Huston, c'est aussi, sur ce blog :

... et non chroniqués, mais fortement recommandés : Lignes de faille, Cantique des plaines, et Instrument des ténèbres.

17/11/2016

"Tokyo Vice" - Jake Adelstein

"Tu apprendras à laisser de côté ce que tu aimerais être vrai et trouver ce qu'est la vérité, et tu la rapporteras telle qu'elle est, et non telle que tu la souhaites. C'est un travail important. Les journalistes sont les seuls dans ce pays à tenir tête aux forces dominantes. Ils sont les derniers gardiens de cette démocratie fragile que nous avons au Japon."

"Tokyo Vice" est le récit de l'expérience par son auteur des années qu'il a passées au Japon en tant que journaliste, au sein de la rédaction du prestigieux Yomiuri Shinbun, quotidien non seulement le plus lu du Japon, mais aussi le plus vendu de la planète.
Il faut préciser que Jake Adelstein, comme son nom l'indique, n'est pas japonais, mais américain, et qu'il fût le premier étranger à intégrer un tel poste.
Embauché au service police-justice du journal, il couvre pendant une dizaine d'années faits divers, crimes..., se familiarise avec les bas-fonds de Tokyo, univers de l’exploitation sexuelle, du trafic de drogues, du blanchiment d'argent, et en vient à s'immiscer dans le monde du crime organisé, en côtoyant des yakuzas. 

Le récit est découpé en trois parties, évoque dans un premier temps la découverte de ce milieu particulier qu'est celui de la presse, mais aussi de la société japonaise en général, s'attarde sur la manière dont Jake s'y immerge, et conclut sur ce qu'il intitule "sa chute", l'épuisement et l'omniprésence du danger le poussant finalement, après une dizaine d'années d'exercice de cette profession qui s'apparente à un sacerdoce, à rentrer aux Etats-Unis.

Le métier de journaliste japonais nécessite en effet une grande capacité d'adaptation : le turnover d'un service à l'autre, favorisé par le fait que les articles ne soient pas nommément signés, y est constant. Les journées de travail s'achèvent souvent dans le courant de la nuit, ponctuées des tâches ingrates (faire-parts de naissances, compte-rendus sportifs) dévolues à tout débutant.

L'étroite collaboration avec la police qu'implique l'exercice de la profession de journaliste au service police-justice se matérialise, à Tokyo, par la présence dans le commissariat de chaque quartier d'un "Press club", où cohabitent quasiment jour et nuit les représentants des divers organes de presse. Ainsi, les journalistes qui y officient, davantage au contact des employés des forces de l'ordre que de leurs collègues, sont pour ces derniers des étrangers. Jake se soumet aux particularités et aux contraintes de cette organisation, et fait siennes les méthodes locales, empreintes de la rigidité protocolaire qui régit les relations aux sein de la société japonaise. Ainsi, le réseau des contacts se tisse au fil de rencontres dont les horaires, les modalités sont fixées par des règles précises et incontournables. A coups de cadeaux, de politesses, l'américain parvient à créer des liens parfois solides avec certains policiers. Les informations s'échangent contre des scoops, sachant que là encore, toute publication est astreinte à un ensemble de conventions implicites et contraignantes.

Mais c'est surtout lors de sa mutation dans le quartier de Kabukicho que Jake va devenir, selon ses propres termes, une véritable "pute de l'info". Véritable échantillon des pratiques déviantes japonaises, Kabukicho concentre dans la multitude de ses bars à hôtesses, de ses rues mal famées, danger, aventure et érotisme. Ayant décidé de s'attaquer à la problématique de l'exploitation sexuelle, qui suscite indifférence et acceptation tacite des autorités, puisque ses victimes sont des étrangères, le journaliste devient pour les besoins de son enquête un habitué des bas-fonds tokyoïtes.


Sa vie privée en pâtit. Marié à une japonaise dont il a deux enfants, Jake est constamment absent, et engloutit une partie de son maigre salaire dans l'alcool et les frais qu'engendre sa trépidante vie nocturne. La fréquentation de victimes de l'industrie du sexe l'amène de plus à se désintéresser de la sexualité, qu'il finit par associer à la saleté et la brutalité.
Son combat pour faire éclater au grand jour le scandale de cet esclavage moderne attire sur lui l'attention de membres du crime organisé, impliqués dans le trafic de jeunes étrangères.

A l'époque où Jake Adelstein arrive au Japon, le profil des yakuzas a changé. Les truands couverts de tatouages et à l'auriculaire manquant ont fait place à des entrepreneurs en costume d'hommes d'affaires. En 2007, l'Agence Nationale de la Police lance un signal d'alarme : la mafia japonaise, en se lançant dans l'immobilier et en investissant dans des centaines d'entreprises, menace de devenir "un cancer qui va gangrener les fondations économiques" du pays.
Pour autant, les autorités adoptent toujours une position équivoque vis-à-vis de ce fléau. L'efficacité des lois anti-gangs mises en place dès le début des années 90 est annihilée par le manque de moyens mis à disposition des brigades chargées de lutter contre le crime organisé, et par un contexte juridique volontairement flou : l'état ne condamne pas l'appartenance à une organisation criminelle... Il faut dire que les yakuzas entretiennent avec le parti majoritaire, qui les a longtemps considérés comme un mal nécessaire -voire comme un second service d'ordre vidant les rues de la petite délinquance- des liens historiques profonds...
La mafia japonaise est ainsi, à certains égards, plus puissante que jamais, véritable empire dont les membres (des dizaines de milliers) constitue une gigantesque toile d'araignée.
En s'attaquant à l'organisation, le journaliste met la main dans un nid de guêpes...

L'intérêt de "Tokyo Vice" est purement documentaire.
L'auteur porte sur la culture et les mœurs de son pays d'accueil un regard à la fois curieux et détaché, et brosse un portrait sans complaisance des dérives de la société japonaise. Mais hormis le fait qu'il permet une incursion intéressante dans l'univers tokyoïte, "Tokyo Vice" est aussi un constant rappel qu'un bon reporter ne fait pas nécessairement un bon écrivain. J'ai souvent trouvé le récit confus : la complexité de l'organisation journalistique japonaise, qui nous fait transiter d'un service à l'autre, a tendance à perdre le lecteur, l'auteur lui-même passant parfois d'un épisode à l'autre sans achever celui qu'il a commencé. De même, le style est terne, voire parfois maladroit. 

Malgré tout, je ne regrette pas cette lecture, qui reste un témoignage souvent enrichissant et l'occasion d'une immersion dans un univers différent.

14/11/2016

"Les temps perdus" - Juan Pablo Villalobos

Pour vous éviter d'en perdre...

Hasarderais-je un jeu de mots douteux, en indiquant que rarement roman aura aussi bien porté son titre, à un détail près : pour être tout à fait juste, il eut fallu que Les temps restent au singulier... car j'ai bel et bien l'impression d'avoir perdu le mien...

L'humour est un art délicat, d'autant plus lorsqu'il s'exprime en littérature, où le recours à la gestuelle ou aux mimiques est exclus.

Je suis personnellement persuadée que tout est dans le ton. Les successions de scènes cocasses, les anti-héros improbables, ne vous arracheront pas le moindre sourire, si l'ensemble manque de style. D'ailleurs, à l'inverse, un auteur doté d'un bon sens de l'humour n'a pas besoin d'imaginer des situations burlesques : c'est la façon dont il raconte son histoire qui la rend comique. Voyez, par exemple, Philippe Jaenada (sans doute mon humoristécrivain préféré), capable par exemple de nous divertir en évoquant l'incendie de forêt qui les a contraints, sa femme, son fils et lui,  lors de vacances estivales, à une fuite éperdue le long du rivage des Pouilles.

Juan Pablo Villalobos accumule, dans "Les temps perdus", des épisodes censés être désopilants, et choisit comme narrateur un septuagénaire politiquement incorrect, asocial et obsédé par le sexe, dont la personnalité aurait dû prêter à rire, ou du moins à sourire.

Malheureusement, non seulement je n'ai pas souri une seconde face aux tribulations du vieux Teo en butte à l'hostilité de ses voisins suite à son refus de devenir membre de leur société littéraire, mais j'ai éprouvé durant la majeure partie de cette lecture un ennui profond... le style manque de truculence et d'originalité, le rythme de vivacité, et le personnage principal, avec ses réflexions redondantes, finit par agacer davantage qu'il n'amuse.

Est-il bien utile que je vous en dise plus sur ce titre que, vous l'aurez compris, je ne vous recommande pas ?