A venir ...

"Une mort qui en vaut la peine" de Donald Ray Pollock ;

"Orphelins de Dieu" de Marc Biancarelli ;

"Sur le rivage" de Rafael Chirbes ;

"Derrière les panneaux il y a des hommes" de Joseph Incardona ;

"Etre sans destin" d'Imre Kertész.


26/09/2016

"Rouge ou mort" - David Peace

"Le métier de manager, ça revient souvent à piloter un navire à travers un champ de mines".

Seul David Peace pouvait me convaincre d'avaler un roman de presque mille pages traitant du football. Et dans "Rouge ou mort", le football n'est ni un prétexte, ni une toile de fond. Il en est l'essence, le centre, l'obsession...

Il retrace plus précisément le parcours du club de Liverpool durant les quatorze années (1960-1974) où il fut entre les mains de l’entraîneur d'origine écossaise Bill Shankly qui, après l'avoir sorti de la deuxième division, lui permit d'accéder à la coupe d'Europe. Non content d'en faire une des meilleures équipes d'Angleterre, il en fit surtout l'une des plus populaires...

Il faut dire que la carrière de Bill est exemplaire, dans le sens où elle est un rappel criant de quelques principes de base que le football d'aujourd'hui semble avoir quelque peu occulté. Entre autres que...

... le football est un sport. 
La chance, la satisfaction, sont des notions qui n'y ont pas leur place (Shankly aurait même voulu les bannir du dictionnaire). Un seul moyen de progresser, a fortiori de gagner : des heures d'entrainement, de préparation tactique, (et pour Bill, de négociations avec les dirigeants du club), de persévérance, car rien n'est jamais acquis. Lui-même travailleur opiniâtre, habité par la quête incessante du mieux et par la hantise de la défaite, Shankly va toujours de l'avant, ne baisse jamais les bras. Refusant d’enchaîner ses rêves, il se donne, avec enthousiasme et fierté, les moyens de les réaliser. Lucide et extrêmement organisé, c'est aussi un stratège hors pair, capable d'employer l’empathie comme la ruse pour motiver se "garçons", comme il les appelle.

... le football est un sport populaire.
Et s'il est un homme à même de redonner à cet adjectif tout son sens, toute sa noblesse, c'est bien Bill Shankly. Issu d'un milieu modeste et laborieux, il revendique inlassablement son appartenance au peuple, forçant le respect par sa droiture et sa simplicité. C'est d'ailleurs une véritable histoire d'amour qui l'unit à cette ville viscéralement ouvrière qu'est Liverpool et à ses supporters, Bill devenant au fil du temps une sorte d'idole accessible, une figure familière et omniprésente. 
Il ne la quittera plus à partir du jour où il intégra son club en tant qu’entraîneur, tout comme il vivra jusqu'à la fin de ses jours dans la petite maison qu'il y acquit à son arrivée. 
Et rien ne le met davantage en colère que l'idée que ses joueurs n'aient pas donné leur maximum, quand le public d'Anfield* a dû amputer une partie de son salaire pour assister à un match. Car si l'obsession de Bill pour la réussite révèle parfois, comme en passant, l'expression d'un but existentiel (gagner, c'est être quelqu'un mais c'est surtout être tout court), elle est fixée sur un objectif principal, qu'il martèle à son équipe : ne pas décevoir les supporters, sans lesquels elle n'est rien, en leur donnant toujours le meilleur.

... le football est un sport d'équipe.
Et bien que ce qui précède pourrait laisser croire que le récit est uniquement centré sur la personnalité de Bill Shankly, "Rouge ou mort" n'est pas le roman d'une individualité, ni même de plusieurs. C'est celui d'un collectif, constitué non seulement de l'entraîneur et de ses joueurs -l'un n'étant rien sans les autres-, mais aussi de son public, celui de Liverpool en général et du brûlant Spion Kop* en particulier. Les personnages de "Rouge ou mort" ne sont évoqués qu'à travers le football, et si le roman s'attarde davantage sur Bill, c'est parce qu'il est le moteur, presque désincarné, de l'obsession qui lie le groupe et le fait avancer.
N'attendez pas de David Peace qu'il vous livre des anecdotes sur la vie privée ou le caractère des joueurs. Leurs noms ne sont cités que comme les pièces d'un puzzle composant une entité rendue homogène grâce au talent de stratège et de meneur d'hommes de celui qui les emboîte.

Voilà pour le fond...

Quant à la forme, eh bien, elle est typiquement "Peacienne". Épileptique, lancinante... et, du coup, efficace. Lire David Peace, c'est comme livrer une bataille, se colleter avec la sécheresse tenaillante d'une écriture qui, je dois l'avouer, a failli me faire jeter l'éponge à plusieurs reprises. Mais au final, bien que lu il y a maintenant plusieurs semaines, "Rouge ou mort" a laissé en moi une empreinte profonde, dans la mesure où la technique de "martèlement" appliquée par l'auteur impose avec force dans l'esprit du lecteur le sens de ce qu'il exprime.
Par la succession de phrases brèves, assénant les mêmes faits, il instaure une routine laborieuse qui rend compte avec une inimitable justesse des efforts incessants que nécessite l'objectif d'une réussite pérenne.
De même, ce style si particulier instaure un rythme qui se veut à l'image de celui que vivent ses personnages  : matchs après matchs, saisons après saisons, bilans après bilans, la vie de l'équipe est constituée de la répétition des mêmes rendez-vous, des mêmes points à gagner pour atteindre le haut du tableau.
Il permet, enfin, de nous faire appréhender l'ampleur de l'obsession de Bill pour ce sport, et pour la nécessité de la victoire. Les gestes insignifiants et récurrents de son quotidien s'entremêlent aux réflexions stratégiques, aux remises en question que produit son cerveau en constante ébullition.

Vous l'aurez compris, je n'ai pas trouvé cette lecture confortable, mais lire David Peace ne l'est jamais. En revanche, le sujet de "Rouge ou mort" l'exempte de la dimension habituellement glauque qui dote la plupart de ses autres titres de cette intensité cauchemardesque difficilement supportable.
Bon, moi j'aime quand David Peace est glauque, et j'avoue qu'ici, ça m'a un peu manqué, même si je salue l'exercice de style et la noblesse des valeurs que véhicule ce roman , et que je suis ravie d'avoir pu faire plus ample connaissance avec l'attachant Bill Shankly...

>> D'autres titres pour découvrir David Peace :


*Anfield est le stade du Liverpool football club, le Kop, ou Spion Kop, étant la plus célèbre de ses tribunes.

23/09/2016

"Sarajevo omnibus" - Velibor Čolić

"Un homme sans moustache est comme une femme avec".

Velibor Čolić dresse avec "Sarajevo omnibus" un portrait de la capitale bosniaque par le truchement d'événements qui ont marqué son histoire, l'évocation de certaines de ses figures célèbres ou d'anonymes qui ont participé, en tant qu'acteurs ou spectateurs, à ses tressaillements, ses moments forts.

Utilisant comme point central de son récit l'assassinat de l'archiduc austro-hongrois Ferdinand par un nationaliste serbe, il nous livre un kaléidoscope coloré, vivant, dont les circonvolutions nous ramènent parfois à un même épisode abordé sous un angle différent, ou à un même héros qui resurgit, tel un clin d’œil facétieux, d'une anecdote à l'autre.

L'auteur aborde son texte avec l'évidente intention de ne pas se prendre au sérieux, le truffant de citations souvent issues de la sagesse populaire, d'aphorismes irrévérencieux, avec une gouaille qui n'exclut jamais l'élégance du style. Avec pour résultat cette impression d'un récit qui virevolte, dans un audacieux brassage de tragique, de fantasque et de burlesque, l'Histoire devenant une savante osmose de légendes et d'événements réels.

C'est un peu foutraque, le sentiment qui domine au départ c'est que ça part dans tous les sens, l'auteur nous emmenant dans une sarabande qui nous rend amnésique des détails évoqués quelques pages plus tôt. Mais au final, cela donne une mosaïque que Velibor Čolić a sans doute voulu à l'image de cette ville multiculturelle, et au-delà de Sarajevo, d'un pays que la mouvance de ses frontières a rendu presque irréel, qui a connu les fastes comme la déchéance, la résurrection et l'humiliation, Babel peuplée de philosophes taquins et de rebelles grandiloquents, creuset d'un drôle de mélange "orientoccidental"...

Peut-être n'est-ce pas très réaliste... mais l'âme d'une ville, d'un pays, n'est-elle pas tout autant constituée de la façon dont ses natifs et ses habitants les perçoivent, que d'une réalité historique subjectivement transmise par des récits d'archives ?

Et puis quelle importance après tout ?... le roman de Velibor Čolić est vif, subtil, absolument réjouissant, et c'est tout ce qui compte !

>> L'avis bien plus détaillé d'Athalie

>> Un autre titre pour découvrir Velibor Čolić :
Ederlezi

19/09/2016

"Remise de peine" - Patrick Modiano

Problème de dosage... ?

C'est compliqué, le style Modiano. A écrire, j'entends... oui, parce qu'à lire, il n'y a rien de plus facile. Attention, "facile" ne veut pas dire simple. 

Compliqué, parce qu'il en faut, du talent, pour faire affleurer la nostalgie mine de rien, à coups d'anecdotes ordinaires, d'allusions à peine décryptables... pour faire du souvenir une mélodie discrète mais tenace, qui vous titille le cœur et l'âme, qui laisse en vous comme une odeur de flétrissure légère mais précieuse.

Un style tout en finesse, qui louvoie entre réminiscences des événements passés et leurs résonances sur le présent, qui suggère plus qu'il ne dit, évoque plus qu'il n'exprime.

Pas facile à manier, donc. Pas facile de gérer l'équilibre entre subtilité et inconsistance, entre allusion et insignifiance.

Tout ça pour vous dire qu'en lisant "Remise de peine", j'ai eu l'impression d'un vague loupé, que Patrick Modiano avait, l'espace d'un instant, perdu son équilibre...

Patoche, le narrateur, revient sur une période de son enfance baignée par le mystère et le secret. Son frère et lui sont alors confiés par leur mère, actrice en tournée, à ses amies Hélène et Annie, autour desquelles orbitent d'autres personnages, qui semblent tous occupés par des activités opaques. 
L'enfant entend des bribes de conversations nocturnes, accompagne parfois les adultes en des lieux que l'on soupçonne d'abriter des trafics louches. Rien n'est clairement énoncé, comme toujours chez Modiano. Il faut deviner, de recoupements en supputations, le marché noir, les liens entretenus par les hôtesses des deux garçons avec le milieu de la collaboration...

Une lecture au goût un peu fade, qui n'a laissé derrière elle ni émotion, ni quelque empreinte que ce soit... Je ne vois même pas l'intérêt de vous en dire plus...


>> Sinon, Modiano, c'est aussi :

16/09/2016

"La croisade de Lee Gordon" - Chester Himes

« Tout le monde haïssait ce livre... La gauche le haïssait, la droite le haïssait, les juifs le haïssaient, les noirs le haïssaient » (Chester Himes, à propos de "La croisade de Lee Gordon").

Californie, début des années 1940. L'effort de guerre redonne du souffle à l'industrie, les usines -notamment d'armement- tournent à plein régime.
Lee Gordon, un noir instruit, que sa fierté l'a incité à refuser les seuls emplois de tâcheron qui lui étaient sempiternellement proposés, vient d'être embauché comme organisateur pour le conseil syndical, sa mission consistant à recruter des travailleurs noirs pour le syndicat, en faisant appel à leur "sentiment de race". 
Car si dans les consciences ouvrières s'élèvent peu à peu le désir de revendiquer de meilleures conditions de travail, il est plus compliqué de convaincre les noirs de s'impliquer dans quelque activité risquant de leur porter tort, et de leur faire perdre un emploi parfois durement obtenu.

L’Amérique de Chester Himes est en effet une nation raciste, fasciste, où les noirs sont toujours les derniers embauchés, et aux postes les moins enviables, où les lynchages font planer sur la communauté "nègre" un sentiment d'insécurité permanent. Stigmatisés même dans les manuels d'histoire scolaire, où ils sont décrits comme des sauvages, des païens, voire des cannibales, on leur inculque ainsi dès le plus jeune âge la conviction de leur infériorité, les blancs étant à l'inverse convaincus de leur supériorité naturelle. 
Cet endoctrinement insidieux place les rapports inter raciaux sous le signe d'une domination exercée par les uns, et subie par les autres, et condamne quasi systématiquement les noirs à l'échec permanent, en leur interdisant tout droit à l'intégrité, et à la reconnaissance de leur valeur et de leur singularité en tant qu'individus.

Lee Gordon est obsédé par par cette notion de domination, dont il se torture psychologiquement à tenter de comprendre les causes. Qu'est-ce qui manque aux noirs ? Comment est-il possible de les maintenir sous ce joug séculaire et cruel ? Lui-même est conscient d'adopter parfois un comportement qui répond à ce que la société attend de lui selon le critère de sa couleur. Sans cesse réduit à cette couleur par les autres, il en vient également à décrypter tout événement, toute attitude, sous le prisme de l'antagonisme noirs/blancs, parfois à tort, parfois à raison... Il encaisse certains affronts, certaines humiliations, pour s'en mépriser aussitôt, pris d'une rage qui le consume.

Oscillant entre la colère de devoir prouver en permanence qu'il est un homme, et une sorte de fierté obstinée, il est surtout hanté par une peur insurmontable... peur de ne pas être à la hauteur, notamment en tant que chef de famille. En effet, pour assurer leur subsistance, Ruth, sa femme, travaille, ce qu'il a du mal à accepter. Atteint dans son amour-propre, il reporte sa frustration sur Ruth, avec qui il se montre parfois brutal. Les préjugés, les vexations et surtout la crainte, ont sapé la confiance et le respect mutuel qui unissaient les deux époux.

Sa mission pour le syndicat, si elle représente dans un premier temps pour Lee une reconnaissance de sa valeur, lui offre rapidement de nouvelles occasions de conflits intérieurs. Manipulations, alliances opportunistes, faux amis et impuissants alliés... dans cet univers ou il convient de ruser, de louvoyer sans cesse pour ne froisser personne, où accorder actes et principes moraux relève de l'utopie, l'entêtement de Lee à refuser toute compromission susceptible de remettre en cause son intégrité passe mal.

Les épreuves seront nombreuses, et le chemin difficile, avant qu'il finisse par comprendre qu'être noir est un fait, que ce n'est en soi un motif ni de honte ni de fierté, et que cela ne doit surtout pas être la justification à tous ses actes. Il lui faut aussi accepter le fait que se positionner en tant que victime est un choix, dont il est le seul maître.

Le roman de Chester Himes est centré sur son personnage principal, dont il décortique les pensées, les émotions, nous révélant l'ampleur de la souffrance qui hante son esprit torturé, et des névroses que provoque la politique de terreur raciale. Le contexte dans lequel il évolue est dépeint sans manichéisme, ni aucune complaisance, l'auteur analysant avec une rare acuité les relations et les comportements qu'induisent une société discriminatoire.

Aussi, si "La croisade de Lee Gordon" pourrait être qualifié de roman historique, politique, et social, c'est avant tout à mon sens un roman psychologique. 

Il est par ailleurs empreint d'une forte dimension tragique : l'attitude intransigeante de Lee, son désespoir rageur, ne peuvent que mener au drame... et le lecteur ne peut, impuissant, qu'assister au combat désespéré de cet homme qui, s'il ne nous est pas vraiment sympathique, finit par forcer le respect.

Un roman qui, par de nombreux aspects, est toujours, malheureusement, d'actualité...


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13/09/2016

"Grossir le ciel" - Franck Bouysse

"Les morts, on a l'habitude de leur pardonner bien des choses, même des choses qu'on ne devrait pas."

Franck Bouysse trouve avec "Grossir le ciel" le juste équilibre entre efficacité et densité pour nous offrir un texte qui, bien que court, nous enveloppe dans une ambiance poisseuse et prégnante.

Les Doges, ferme isolée au cœur des Cévennes, est le domaine de Gus, l'un de ces "bourrus taiseux" qui peuplent ce monde de ruralité abrupte et séculaire. Depuis la mort de ses parents, dans des circonstances sordides, il y vit seul. Hormis une incursion hebdomadaire au village, où il se rend en tracteur pour reconstituer ses frugales provisions, ses seuls contacts avec des êtres vivants sont ceux qu'il entretient avec ses vaches, son chien Mars et Abel, son "voisin" le plus proche -la notion de voisinage est en ces lieux toute relative, les rares habitations perdues dans ce coin de montagne étant généralement distantes de plusieurs centaines de mètres-, et ce qui se rapproche le plus de ce que l'on pourrait considérer comme un ami.

Les relations entre les deux hommes sont placées sous le signe d'un laconisme rustre et d'une pudeur farouche. Non pas qu'ils aient été épargnés, éloignés qu'ils sont a priori de toute agitation humaine, par les douleurs et les drames... Mais les souvenirs susceptibles de lacérer l'imperturbable fil de leur existence fruste, sont maintenus enfouis sous les couches quasi hermétiques de leur apparente insensibilité.

On imagine les intérieurs sombres et confinés de ces vieilles fermes dont les fenêtres restent fermées au cours des longs mois d'hiver, enfermant les odeurs de tabac, de chien humide et d'homme rarement lavé... on imagine l'impassibilité hostile du dehors glacial... Ceux qui, tels Gus et Abel, vivent ici depuis toujours, sont coulés dans la matière extraite des longs mois de silence et de solitude. Espérer une autre vie, nourrir des rêves d'ailleurs, penser au lendemain, sont d'inimaginables possibilités. La vie s'écoule au rythme de la rude monotonie des journées de travail, sous le signe d'un pragmatisme nécessaire, et indissociable de leur nature.

Une série d’événements va cependant venir perturber l'immuable routine de Gus...
Cela commence avec la mort de l'abbé Pierre, que lui annonce la télévision. Étrangement il est touché, perturbé même, par la disparition du vieil homme dont l'altruisme et la simplicité le parait à ses yeux d'une aura de sainteté. Puis, c'est Abel qui fait preuve d'un étrange comportement, devenant méfiant et irritable. Pour couronner le tout, des évangélistes, présences incongrues dans cette immensité enneigée, se mettent à traîner dans les parages.

La tension prend une ampleur croissante, étouffante, la révélation de vieux secrets instille son poison dans les esprits, la carapace censée protéger des émotions, des réminiscences douloureuses, se fissure...

C'est âpre, râpeux, oppressant... bref, c'est à lire !

>> Lire les avis de Jean-Marc, Sandrine et Athalie.

10/09/2016

"Beckomberga, Ode à ma famille" - Sara Stridsberg

"Je me dis que si la vraie folie existe alors elle doit être l'amour : le ravissement, le vertige, l'hystérie".

Qu'est-ce que la folie ?
Si le but de "Beckomberga, Ode à ma famille" n'est pas de répondre à cette question complexe, on ne peut s'empêcher, à l'issue de la lecture du roman de Sara Stridsberg, de se la poser...

Jim fut interné des mois durant à Beckomberga, le plus grand hôpital psychiatrique de Suède, construit au début des années 1930, et fermé en 1995, lorsque la réforme de la psychiatrie initiée par le gouvernement préconisa une intégration des malades dans la société. Sa fille Jackie, alors adolescente, lui rendait régulièrement visite au "château des Toqués". 

Elle revient sur cette période de sa vie, au fil d'une narration toute en liberté, qui laisse une impression de spontanéité, et de sincérité aussi, comme si, plutôt que dans un livre, nous nous trouvions dans son esprit, emportés avec elle par le fil de souvenirs déferlant sans logique apparente. Les réminiscences d'épisodes vécus à Beckomberga alternent avec des séquences du présent, en une succession de courts chapitres qui impulsent au récit un rythme quasi hypnotique.

Devenue adulte, Jackie vit seule avec son jeune fils, dont elle a quitté le père parce qu'elle se sentait incapable de "partager" son enfant. Elle entretient des relations lointaines avec son père, septuagénaire qui vit maintenant en Espagne, et qui lui exprime régulièrement ses intentions suicidaires. Hantée par les moments passés à Beckomberga, elle y retourne régulièrement, flânant parmi les vestiges du domaine désormais abandonné, en quête des fantômes de ses souvenirs.

Homme charismatique, liant, mais instable, Jim est depuis toujours atteint d'un insondable mal-être et d'un profond dégoût du monde. Le doit-il à un funeste héritage, sa mère, dépressive, étant morte d'alcoolisme sans même lui dire au revoir ? Quand il l'évoque, il donne l'impression que ce drame l'a amputé de la capacité à se fixer au monde, à s'ancrer dans l'existence. Inapte à l'amour, à éprouver des sentiments assez forts pour donner un sens à sa vie, il explique son attirance pour la mort du fait que rien ni personne ne le retient... Lone, son épouse, et mère de Jackie, avait fini par jeter l'éponge, impuissante à lutter contre les pulsions auto destructrices de son mari.

Jackie manifesta quant à elle durant tout le séjour de son père à Beckomberga une inaltérable fidélité, lui rendant inlassablement visite, au point que l'hôpital devint un second foyer, et le lieu d'inoubliables rencontres. La relation de cette proximité avec l'univers psychiatrique laisse une impression d'errance dans une réalité incertaine, où les individus ont une perception douloureuse et bancale d'eux-mêmes, et où leurs réactions, les rapports qu'ils entretiennent les uns avec les autres, relèvent de codes incompréhensibles pour ceux de l'extérieur. Ils agissent tantôt de manière instinctive, laissant s'exprimer leur "anormalité", tantôt avec une sorte d'égarement passif, qui rappelle que leur présence à Beckomberga est liée à une immense détresse.
Jackie éprouve de la fascination pour ce lieu hors du temps, où évolue des êtres qui, abordant l'existence avec une intensité destructrice, se parent à ses yeux d'une dimension extraordinaire. 

Sa relation avec son père est alors empreinte à la fois d'une intimité sereine, liée à une profonde compréhension mutuelle, et d'une distance créée par la folie de Jim. Avec le recul, elle s'interroge sur cette relation, et sur ce qu'elle espérait de ces visites au "château des toqués". Imaginait-elle pouvoir sauver son père ? Était-elle en quête des raisons profondes de la détresse paternelle, de ses mécanismes, afin d'échapper à un éventuel déterminisme familial dont elle aurait pu elle-même devenir victime ?

"Beckomberga" est un récit à la fois beau et terrible, à l'image de ces "malades" et de la façon dont les perçoit Jackie, magnifiques de profondeur et de mélancolie, quand leur yeux injectés d'alcool, leurs visages rendus bouffis par les médicaments, devraient les rendre pitoyables. Personnages morts et vivants se mêlent (les premiers hantant les rêves des seconds) et laissent ainsi une empreinte forte en nous. Il émane du roman de Sara Stridsberg un esthétisme un peu morbide, les forces et les failles de ses héros se fondant en une étrange osmose.

La menace de la bascule dans un gouffre intérieur, où l'on ne peut que se perdre, est omniprésente... la folie résiderait dans le désespoir suscité par l'incapacité à le combler ?